“Je suis encore un gosse”

Écrit par S.Foot, le 21 janvier 2026 à 10:28.

“Je suis encore un gosse”

À 39 ans, Didier Digard est l’un des plus jeunes entraîneurs d’Europe. Le plus rodé aux vicissitudes du métier aussi, car après avoir cartonné à Nice, le Normand a connu le chômage, les critiques, et a même été victime de délit de hoodies, avant de rebondir au Havre, où il a vécu l’un des maintiens les plus dingues de l’histoire de la ligue 1. Interview avec un drogué de football.

En 2018, vous décidez d’arrêter votre carrière de joueur et vous n’avez qu’une envie : quitter l’univers du foot. Pourquoi ?
Parce qu’à l’époque, j’ai beaucoup de mal avec ce milieu. C’est encore le cas aujourd’hui, et de plus en plus. Je n’ai pas passé le cap des réseaux sociaux, j’entends des jugements posés sans connaître les gens, ni le fond des choses. C’est assez compliqué pour moi. Ça l’est d’autant plus quand tu as des enfants qui sont sur ces réseaux. En 2018, il faut que je coupe de ce monde-là mais, malheureusement ou heureusement, le foot est en moi, la passion est trop forte, et un an plus tard, j’accepte de replonger.

Vous aviez un plan B ?
La difficulté, c’est que je ne vois que par le foot. Il n’y a rien d’autre qui me passionne. C’est ce qui mange mon temps, ma tête, et n’importe quelle activité qui se dresse en face va souffrir de la comparaison. Est-ce qu’il fallait que j’aille faire un truc par défaut pour m’occuper et ne pas rester à la maison, ou est-ce qu’il fallait que je reparte dans quelque chose que j’ai dans les tripes ?

Depuis quand l’avez-vous dans les tripes ?
J’ai toujours joué, été chiant avec ça. J’ai d’abord fatigué mon père pour qu’il joue avec nous. On n’avait pas de jardin, mais dès qu’on allait chez des amis qui en avaient un, il fallait jouer. Sinon, c’était avec les potes, au city stade, jusqu’à pas d’heure. Très tôt, je n’ai vu que par ça : le foot, le foot, le foot. Et ma génération a été gâtée, avec la ligue des champions de l’OM, la coupe des coupes du PSG, la coupe du monde… Tomber là-dedans était évident.

Votre père a joué ?
À petit niveau, comme mes quatre grands frères. Par passion, sans pousser plus que ça. Peut-être que j’étais un petit peu plus doué, peut-être aussi qu’en les voyant, j’ai eu envie d’avoir un avenir différent, de potentiellement intégrer un centre de formation, même si ce n’est pas une décision aisée à prendre, surtout quand tu as 12 ans. En 1998, quand on s’est retrouvés dans un bureau, au Havre, mes parents m’ont regardé et m’ont dit : “On ne décide pas pour toi. Tu décides. Est-ce que tu as envie de cette vie-là, de quitter les journées avec tes copains et tes frères ? Est-ce que tu es prêt ?” Ça a été aussi simple que ça. La chance que j’ai eue, c’est que j’ai trouvé la vie en centre fantastique. Toujours avec du monde, des gens qui partagent la même passion, le même but, donc même loin de mon socle, je m’épanouis.

Vos parents, eux, ils le vivent comment ?
Quand je pars au centre, mon père travaille à la mairie de Gisors, ma mère dans une banque, on ne manque de rien, mais on n’a rien de plus non plus. Pour que je me retrouve avec les bonnes chaussures aux pieds, il y a eu des privations, et à partir du moment où je le conscientise, les choses basculent. Réussir devient alors une obligation pour renvoyer l’ascenseur.

Quand avez-vous compris que vous aviez un talent ?
J’en ai discuté il y a peu avec Steve Mandanda, et ce qui est fou, c’est que je n’ai jamais eu à me poser la question. J’ai toujours été surclassé, et bizarrement, je n’ai pas eu à m’interroger sur le fait de devenir pro. C’est comme si tout était tracé. J’ai vite joué devant la défense. Dans mes équipes, j’ai toujours été le joueur qui touchait le plus de ballons sans que personne ne le remarque. Quand tu es amoureux du foot, je pense qu’il n’y a pas de poste plus plaisant. Être numéro 6 t’amène toujours à réfléchir parce que tu dois tout maîtriser : analyser ce qui se joue dans la ligne défensive, comment protéger tes défenseurs, savoir comment te rendre disponible quand ils cherchent à relancer, définir quel est le moyen le plus efficace de servir tes attaquants, communiquer avec eux pour qu’ils te protègent et que tu aies le moins possible de trous à combler. Il faut comprendre toutes les positions, tout ce qui se joue.

Vous n’avez jamais été envieux des autres postes ?
Jamais. Petit, j’ai joué attaquant, mais dès que je suis arrivé au HAC, on m’a installé en 6. À un moment donné, on m’a dit que je pourrais être meilleur en défense centrale, mais j’ai fait un blocage. Je savais que le joueur à ma place toucherait plus de ballons, que j’allais perdre ce rôle central, et j’avais peur de devenir plus individualiste en me concentrant davantage sur des tâches plus restreintes. Moi, je voulais réfléchir pour tout le monde.
 


Devant la télé, vous étiez comment ?
Dès que je suis passé pro, chaque match regardé est devenu une occasion de comprendre quelque chose. J’aimerais réussir à en regarder avec une âme d’enfant, de fan, mais je peine… Quand je regarde la télé, on me dit que je suis fou parce que je ne regarde jamais le ballon, mais je m’en fiche du ballon ! Je sais où il est ! Je regarde le même match que mes potes, mais j’ai simplement les yeux

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