“Aujourd’hui, j’ai faim”

Écrit par S.Foot, le 29 janvier 2026 à 18:04.

“Aujourd’hui, j’ai faim”

C’est l’histoire d’un gamin du Loiret, petit-fils d’immigrés espagnols, qui après avoir passé ses jeunes années à lutter contre sa faible estime de lui est devenu champion du monde avec les Bleus. Puis qui, une fois tout en haut, s’est sabordé en quittant tout pour le Mexique, à 28 ans. Quatre ans et une renaissance en Italie plus tard, Florian Thauvin est le frisson de ce début de saison en ligue 1, où il rayonne désormais sous le maillot du RC Lens, au point d’avoir fait son retour en équipe de France. Rencontre avec un homme bien décidé à rattraper le temps perdu.

Comme Vincent Labrune, l’homme qui t’a fait venir à l’OM, tu viens d’Orléans, dans le Loiret. Avec une ascendance espagnole qui a marqué ton enfance.
Oui, côté maternel, je suis issu d’une famille d’immigrés, les Garcia. À l’âge de 20 ans, mon grand-père maternel est venu avec sa femme en France pour travailler à l’usine à Saint-Gobain, puis ensuite dans le bâtiment. C’est lui, avec mon père, qui a construit la maison dans laquelle on vivait, à cinquante mètres de chez eux, et que ma mère a gardée après le divorce de mes parents, quand j’avais 10 ans. Avec mon frère, nos grands-parents nous gardaient souvent. Ma grand-mère m’amenait à l’école, venait me chercher. On passait les mercredis, les vacances chez eux. Ils ont fait tous les efforts pour s’adapter à la France, en apprenant la langue, mais à la maison, on parlait l’espagnol et on mangeait le sandwich au chorizo, le jambon ibérique, la tortilla, les tapas, le riz en sauce… Donc c’est plus qu’une origine, c’est qu’on est issu d’une vraie famille espagnole, on a baigné dans cette culture. C’est aussi ce qui m’a poussé à aller au Mexique, plus tard. Ça aurait pu être l’Espagne, mais l’occasion ne s’est pas présentée.

Tu dirais quoi de ton éducation ?
Bah de base, on vient d’une famille très modeste, avec très peu de moyens, et en plus avec des parents divorcés, après ça a été encore plus dur, mais moi ça a été mon moteur. Mon père a travaillé à la SNCF toute sa vie mais il bricole beaucoup, il touche à tout. Mes parents se sont battus chacun de leur côté pour qu’on mange à notre faim, mais ça n’a pas toujours été simple, on ne vivait pas la grande vie. Et quand il y avait quelque chose dans l’assiette, il fallait le terminer. Dans la famille, on vient d’en bas, on se serre les coudes, et on a le sens du sacrifice. On sait que pour arriver quelque part, il faut travailler dur, très dur, et c’est ce qu’on m’a inculqué. Mais sinon, mon grand-père m’a enseigné beaucoup de choses en rapport avec la nature, on allait aux escargots, aux champignons, à la pêche à la grenouille, ou aux huîtres, puisqu’il avait retapé une maison en Vendée où on allait en vacances.

À un confrère qui t’avait sollicité pour t’exprimer sur la santé mentale dans le foot, tu as dit que si tu devais t’engager dans une cause, ce serait les personnes âgées. 
Dans la vie, on fait des choses qui nous tiennent à cœur en fonction du vécu. Du fait d’avoir passé énormément de temps avec mes grands-parents, les voir vieillir a été quelque chose de difficile. Je suis très attaché aux aînés. Ils nous donnent tellement quand on est jeunes que c’est à nous de leur rendre quand ils sont plus âgés et qu’ils n’ont plus les moyens de faire les choses par eux-mêmes. Je ne le fais pas assez, j’aimerais en faire beaucoup plus, c’est très frustrant. Mon grand-père, paix à son âme, est décédé. Ma grand-mère est en maison de retraite. Tout le monde met du sien dans la famille pour aller lui rendre visite, moi je le fais une fois par semaine en vidéo. Avec la distance et mon emploi du temps chargé, je culpabilise énormément de ne pas pouvoir être là pour elle, plus présent. Au moins, avec mes moyens, je peux faire en sorte qu’elle puisse résider dans un établissement de qualité, parce que c’est un sujet ça aussi, c’est angoissant. Pendant le confinement, j’avais aussi bavardé en visio avec des personnes âgées souvent très isolées. On avait aussi commencé à tourner une série sur le sujet, on avait fait un épisode avec Jean-Paul Belmondo, un autre avec Brigitte Macron, à la rencontre des personnes âgées. C’est d’ailleurs à cause du covid qu’on avait arrêté. Le but, c’était de sensibiliser les gens au fait que ces personnes ont besoin d’aide, qu’on doit leur tendre la main.

Un autre personnage clé de ta famille est ton frère aîné, dont tu as dit qu’il ne te faisait pas de cadeaux. Par exemple en t’enfermant dans le garage sans lumière si tu perdais au jeu… 
On a passé énormément de temps ensemble et il m’a aidé à me forger en tant qu’adolescent et en tant qu’homme. Sans lui, ma vie aurait été complètement différente. Grandir avec un frère plus âgé de six ans, que ce soit au foot, à la console, pour les devoirs, ou même simplement à la bagarre, ça signifie prendre tous les jours une rouste. Et là, il y a deux solutions : baisser les bras, faire demi-tour et abandonner ; ou se relever, y retourner, essayer encore, jusqu’à ce que vous gagniez. C’est ce que j’ai fait, enfant, et ensuite toute ma carrière. J’ai toujours réussi à reprendre le dessus. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui.

En traînant avec un frère avec un tel écart d’âge, on découvre souvent des choses plus tôt que prévu, non ?
Surtout avec des parents divorcés. Je me suis retrouvé à faire des choses qui n’étaient pas de mon âge, dont je ne suis pas toujours très fier…. Je faisais du moto-cross alors que mes pieds ne touchaient pas terre, on me portait pour monter. J’ai appris à conduire des voitures à 14 ans… On ne va pas s’étaler, mais c’est l’école de la vie, quoi.

C’est aussi à cette époque que tu découvres la boxe thaï, quand les grands frères organisaient des combats entre petits. Ça t’a aidé pour les duels sur le terrain ?
Dis-toi qu’à un moment donné, j’utilisais même un rouleau de pâtissier que je me passais sur les jambes (pour endormir les terminaisons nerveuses et être moins sensible à la douleur, ndlr). Parce que nous, nos entraînements, c’était basé que sur du tibia contre tibia ! La boxe thaï, j’ai commencé avec mon grand frère à la maison, puis avec Rudi, le petit frère d’un de ses copains, on avait fait quelques cours en club. J’avais repris pour me défouler à Marseille, à la salle de boxe de Rani Berbachi qui travaillait au club à l’époque. Je ne pouvais pas trop enchaîner les deux, mais ça me plaisait. C’est quelque chose qui m’a aidé dans ma vie d’ado, de jeune homme et aussi dans ma carrière, oui. Parfois, on peut faire face à des situations compliquées, avec une personne en face qui essaie de vous impressionner. Grâce à ça, je n’avais pas peur.

Tu joues au foot à Ingré puis à Saint-Jean-de-la-Ruelle, pas loin de chez toi, ce qui te vaut d’être dès 10 ou 11 ans sur les tablettes de clubs pros comme Rennes ou Monaco.
Je jouais à côté de chez moi, et c’était fabuleux ! Je mettais un nombre incalculable de buts par match, on avait une équipe incroyable, on battait tout le monde dans notre catégorie, même les équipes des clubs pros dans les tournois internationaux. Mon père avait refusé une offre de Rennes je crois, puis arrivé à 13 ans, ils appelaient régulièrement, sans donner suite. Monaco aussi, mais pareil, ça n’aboutissait à rien de concret. C’était mon rêve de rentrer en centre de formation, donc j’ai absolument voulu faire les détections pour le Pôle Espoirs de Châteauroux quand elles se sont présentées, et heureusement j’ai été pris, en 2006.

Là, tu découvres une discipline presque militaire.
Ouais, un cadre très strict, que ce soit sur le terrain ou dans la vie de groupe. C’était très difficile parce qu’on était éloignés de nos familles du dimanche soir au vendredi –je rentrais pour jouer dans mon club le week-end (Saint-Jean-de-la-Ruelle, puis l’US Orléans la deuxième année). Le téléphone portable, c’était seulement deux heures par semaine : une heure le mardi et une heure le jeudi. Dès qu’il y en a un qui faisait une petite connerie, tout le monde prenait. Au lieu d’avoir du temps libre ou le téléphone, on recopiait le règlement intérieur. Moi, mon père a toujours détesté deux choses : le manque de respect et le mensonge. J’ai grandi avec ce code de conduite, donc en définitive, au Pôle Espoirs, ce qui me faisait le plus chier, c’était de payer pour les conneries des autres. Après, c’est aussi grâce à cela qu’on apprend l’esprit d’équipe.

Tu as morflé, à Châteauroux ?
Bah c’était dur, c’est clair, mais je savais pourquoi j’étais là. Au Pôle Espoirs, je retiens surtout le coach formidable qu’a été Fabrice Dubois. Il m’a énormément aidé dans ma progression, m’a appris toutes les bases. C’est marrant parce que plus le temps passe, plus je deviens sentimental. On parle souvent des gens qui nous ont fait du tort, mais pas assez de ceux qui nous ont aidés quand on a pu être proche de baisser les bras, en nous témoignant leur soutien, en nous encourageant à continuer d’avancer. Il ne faut pas les oublier, il faut les remercier. Sans Fabrice, paix à son âme, je n’en serais pas là aujourd’hui : au Pôle Espoirs, j’étais l’un

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