« La tête de Turc »

Écrit par S.Foot, le 21 août 2026 à 14:59.

« La tête de Turc »

Meilleur buteur de l’équipe nationale turque, de Galatasaray, et de la Süper Lig, Hakan Sükür est le plus grand joueur de l’histoire de son pays. Depuis dix ans, l’ancien numéro 9 est pourtant devenu persona non grata chez lui, et vit désormais en exil à Palo Alto, en Californie. La raison: être entré en disgrâce aux yeux d’un autre homme fort du pays, Recep Tayyip Erdogan. Rencontre avec une légende déchue.

Arriver jusqu’à toi a été très compliqué. Tu te méfies des interviews ?
Il faut savoir que je suis suivi par les services de sécurité américains pour ma protection. Dès mon arrivée aux États-Unis (en 2015, ndlr), des médias turcs proches du gouvernement ont suivi ma famille, filmé et pris en photo mes enfants à plusieurs reprises, pris contact avec eux et ont toqué à ma porte. Pendant les cinq premières années, j’étais constamment en état d’alerte. J’en étais arrivé au point de ne plus prendre de photos avec mes enfants et de ne plus sortir avec eux. C’était traumatisant. Et puis une fois, j’ai parlé à un journaliste allemand qui a ensuite raconté que j’étais devenu chauffeur Uber. Maintenant, tout le monde lit sur internet: “Hakan Sükür est chauffeur Uber.” Alors que je n’ai essayé qu’une seule fois avec un ami. Ça serait de toute façon trop dangereux de laisser n’importe qui monter dans ma voiture. Imagine que ce soit un Turc qui apprécie le gouvernement et qui me reconnaisse…

Pourquoi avoir accepté de nous répondre ?
D’une part, pour parler de la coupe du monde. D’autre part, pour raconter au plus de monde possible ce que je vis. Psychologiquement, c’est difficile de tout ressasser, mais j’ai eu l’impression de m’alléger d’un poids en acceptant. Il faut raconter la vérité, il faut que les gens comprennent. Cela fait un moment que j’essaye de le faire sur X et sur YouTube. Mais le gouvernement turc a censuré mes plateformes en Turquie pour m’empêcher d’atteindre la société. Mon seul moyen de le faire, c’est donc précisément ce type d’interview. On a raconté beaucoup de choses fausses à mon égard dans les médias turcs, par exemple que j’avais gagné mon argent grâce au terrorisme… Je n’ai jamais eu le droit de répondre à ces accusations. J’ai peur que plus le temps passe, plus la société s’endorme sur ces mensonges. En Turquie, beaucoup de gens restent silencieux, et d’autres parlent pour changer les choses. C’est ce que j’ai fait et j’en paie le prix.

Revenons en arrière alors, et notamment à ce mondial 2002 ou vous finissez à une troisième place historique. Qu’est-ce que tu gardes en mémoire de cette épopée ?
On avait une très bonne génération. Pas seulement talentueuse, mais aussi très soudée, parce qu’on jouait tous ensemble dans le championnat turc. Certains évoluaient dans la même équipe depuis l’âge de 13 ou 14 ans. Malgré l’incroyable culture foot en Turquie, il y avait très peu de moyens financiers et beaucoup de difficultés à l’époque. Notamment un manque criant de professionnalisme au niveau de la gestion. Le football dit beaucoup de choses sur l’état du pays. Personnellement, cette coupe du monde 2002 a été assez difficile pour moi. J’étais le joueur le plus connu, donc le plus scruté, et naturellement le plus critiqué parce que j’avais du mal à marquer. Je m’étais blessé et je devais jouer sous infiltration. Malgré tout, on a fini troisièmes grâce à mon but contre la Corée du Sud lors de la petite finale, qui est encore aujourd’hui un record dans la compétition (celui du but inscrit le plus rapidement). Vu ce qu’il se passait en coulisses, finir à cette place-là lors de la deuxième coupe du monde de notre histoire, après un quart de finale à l’Euro 2000, c’était formidable.

Concrètement, vous évoluiez dans quelles conditions ?
Je compare souvent notre parcours au film À nous la victoire, celui avec Pelé et Sylvester Stallone. C’est l’histoire d’une équipe qui évolue dans des conditions difficiles, mais qui arrive finalement à s’en sortir en misant sur le collectif. Dans l’équipe nationale, on était nombreux à jouer à Galatasaray ou dans le championnat turc, alors qu’on avait le niveau pour jouer dans d’autres championnats européens. Parfois, on faisait même sortir l’entraîneur du vestiaire rien que pour rester entre nous et discuter de nos tactiques de jeu. Notre force, c’était ce collectif.

En 2002, vous affrontez le Brésil à deux reprises, pour deux courtes défaites, 2-1 en poules et 1-0 en demi-finale. Vous vous êtes vus champions du monde ?
Jouer face à ce Brésil-là, c’était vraiment à part, même si on n’était pas non plus une équipe de second plan. On avait des joueurs vraiment exceptionnels et on était remontés à bloc. Dans ces deux matchs, on a eu beaucoup d’opportunités, mais il ne faut pas oublier que c’est grâce au Brésil si on sort de ce groupe au premier tour: c’est parce qu’ils ont battu le Costa Rica 5-2 lors de leur dernier match, alors qu’ils étaient déjà qualifiés, qu’on est passés à la différence de buts. Après, être champions du monde… C’est impossible de dire si on aurait battu l’Allemagne en finale. C’est quand même une équipe redoutable, surtout en coupe du monde, même si, encore une fois, nous l’étions aussi. En tout cas, le Brésil a prouvé sur ce mondial que la qualité technique peut prendre le dessus sur la puissance et la discipline.
 


Tu as passé un an à l’Inter Milan aux côtés de Ronaldo. Quelle relation entretenais-tu avec lui ?
Je n’ai pas

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