"Je n'aurais pas aimé grandir à Palm Beach"

Écrit par S.Foot, le 7 juillet 2026 à 15:25.

"Je n'aurais pas aimé grandir à Palm Beach"

La CAF peut accorder une victoire sur tapis vert au Maroc si ça lui chante, mais il y a quelque chose qui ne bougera jamais: en inscrivant le seul but de la finale de la dernière CAN, Pape Gueye a rendu heureux tout le Sénégal. Un pays avec lequel il rêve désormais de remporter la prochaine coupe du monde. Interview avec un type du 9-3 qui n'a peur que d'une seule chose: des tsunamis.

La majorité des footballeurs ne viennent pas des Hamptons, et toi non plus d'ailleurs, puisque tu es originaire du Blanc-Mesnil, dans le 93. C'était comment ?
Je suis né à Montreuil, et j'ai connu le quartier des Beaudottes à Sevran, avant que ma famille ne s'installe au Blanc-Mesnil. On vivait dans un HLM dans la "cité 212". C'est un quartier avec beaucoup de bienveillance et d'entraide. Quand on n'avait pas de lait, j'allais en demander chez le voisin. J'ai grandi dans ça: dans la solidarité et le partage.

Ça fait longtemps que ma famille n'y habite plus, mais chaque fois que j'y retourne, j'ai l'impression de revenir en 2013, quand je n'étais encore personne. On se raconte nos histoires d'enfance avec mes potes, on se marre. Je sais qu'il y a pas mal de footeux qui ont des problèmes avec leur quartier d'origine, ils se font racketter, reçoivent des menaces… Moi, je me suis toujours senti le bienvenu au Blanc-Mesnil. En même temps, c'est chez moi, quoi.

Quand tu retournes là-bas, tu mesures mieux le chemin parcouru ? Le 93, c'est un monde à part, mais c'est mon monde.
Il n'y a pas un endroit plus multiculturel. J'ai grandi avec des gens issus de tous horizons et ça a été une chance. Je mens pas hein, j'aurais pas aimé grandir à Palm Beach ou un délire comme ça. Le 93 m'a forgé, ça m'a endurci. C'est pour ça que je n'ai jamais rien lâché quand je n'étais pas titulaire au Havre ou à l'OM. Quand t'as vécu des moments chauds, ça te rend plus fort, frérot.

Quel genre de moments chauds ?
Il y avait pas mal d'embrouilles entre quartiers, le 212 et la cité des Tilleuls, c'était parfois tendu, et moi j'allais à l'école aux Tilleuls, hein, en territoire ennemi! (rires) Je n'ai jamais eu de problème et j'en ai jamais cherché non plus, j'étais un gars tranquille. À l'image de mes parents: des personnes discrètes, travailleuses, respectueuses.

Ils faisaient quoi, tes parents ?
Ma mère était femme de ménage, mon père, couturier. Il faisait les habits à la maison, j'ai un peu grandi dans la mode. Sa spécialité c'étaient les habits traditionnels: tu venais pour un boubou, il te mesurait dans le salon. Le problème c'est qu'il avait ses machines à coudre dans ma chambre, parfois il bossait jusqu'à 23 heures… J'ai fait en sorte qu'ils arrêtent de bosser. Je ne pouvais pas être footballeur professionnel, toucher les sommes que je touche et voir mes parents trimer. C'était inconcevable.

Là, ma mère est au Sénégal, et savoir qu'elle profite de la vie, c'est une fierté. Quand je jouais à l'OM, j'ai aussi invité quelques mères du quartier à assister à des matchs, c'était un moyen de leur faire voir autre chose et de les remercier. Mon quartier m'a toujours donné de la force, donc j'essaie de lui rendre la pareille.

Depuis l'année dernière, avec mes potes, on organise un grand barbecue pour l'Aïd: on a offert des qamis, des corans… C'était convivial, les gens ont bien aimé.

L'Île-de-France est l'un des plus gros viviers de footballeurs du monde. D'ailleurs, lors de la dernière CAN, il y avait une cinquantaine de joueurs nés en région parisienne. Comment t'expliques cette concentration de talents ?
Les éducateurs nous confrontent très vite aux plus forts. Je me souviens d'un tournoi de foot en salle à Sevran à 10-11 ans avec le PSG, Le Havre… Youssouf Fofana, Moussa Diaby, combien de fois je les ai croisés sur un terrain quand j'étais petit ? Au centre de formation du Havre, il n'y avait que des types du 92, du 93. En équipe de France et en sélection sénégalaise, pareil. Je ne sais pas c'est quoi la magie là-bas, mais il y a un vivier de dingue. S'il y avait une sélection d'Île-de-France, laisse tomber… Je ne sais pas si elle serait championne du monde, mais elle n'en serait pas loin.

Le problème, c'est qu'il y a beaucoup de talents pour trop peu de places. T'avais un plan B, toi ?
Moi, mon rêve, ça a toujours été de devenir pro. Quand j'étais enfant, j'étais à l'école ou avec un ballon. Mon père me disait: "Pape, tu peux aller jouer dehors mais faut que je te voie de la fenêtre." Il m'a laissé croire en mes rêves, mais il voulait quand même que je fasse de la piscine et du karaté.

Pourquoi ?
Le karaté, c'était pour apprendre à me défendre. Et la natation, c'était en cas de tsunami… Il me disait: "Faut que t'apprennes à nager parce que le jour où il y en aura un, ça t'aidera vraiment."

Un tsunami au Blanc-Mesnil ? Je te jure… J'ai jamais su d'où lui venait cette crainte.

"S'il y a un tsunami et que tu sais pas nager, tu vas faire quoi ?" Ça me faisait flipper, donc je me suis mis à fond dans la natation. Le karaté, avec du recul, ça m'a vraiment aidé pour la coordination. On t'inculque une discipline, le respect de l'adversaire… Je faisais des compéts au Blanc-Mesnil mais j'étais pas assez chaud pour en faire ailleurs. Mon truc, ça restait le football.

Cette époque te manque ?
Le football, je le kiffe, hein, mais c'est devenu un métier. À Villarreal, je ne peux pas tenter trois sombreros dans la surface. Et c'est normal! Je dois respecter les consignes du coach, veiller à l'équilibre de l'équipe… Quand j'étais petit, tout ce qui m'intéressait, c'était d'attaquer, dribbler toute l'équipe adverse: si je fais ça ici, je suis mort.

Tu te sens bridé, parfois ?
Pas bridé, parce que Marcelino a un plan de jeu clair, et j'aime ça. C'est pour ça que je suis ici, d'ailleurs. Dans le foot, plus tu grandis, plus tu as d'informations à emmagasiner. C'est pour ça que

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