Il est arrivé en France cet hiver, accompagné de sa réputation de crack générationnel, du poids de son transfert au Real Madrid, et des quelques doutes qui l'entourent encore. Quelques mois plus tard, on ne sait toujours pas si Endrick est, à 19 ans, le futur du football mondial, ou le symbole d'un Brésil qui ne fait plus rêver. Entretien chez lui, en région lyonnaise, à quelques semaines de la fin de sa parenthèse à l'OL et de son départ pour la coupe du monde.
Tu vis ici, à l'entrée des Monts d'Or, proche de la nature. Tu arrives à échapper au bruit qui t'entoure en permanence ?
Oui, je me sens très bien ici, je reste à la maison, avec ma femme et mes deux chiens. On sort rarement, il y a des belles balades à faire mais on ne connaît pas trop les environs, et puis, nous sommes arrivés en plein hiver. Peu après notre installation, il a même neigé ici, parce qu'on est un peu en altitude. C'était magnifique, mais il faisait trop froid. On est juste allé à Lyon pour manger, tester un ou deux restaurants.
Quand on est Endrick, la dernière promesse brésilienne sur laquelle le Real Madrid a lâché 60 millions d'euros, on peut se balader tranquillement dans Lyon ?
Non, non. J'ai essayé, une fois. Je suis allé dans le centre, faire quelques magasins, mais il y a trop de gens, trop de sollicitations, donc je préfère rester chez moi. Parfois, avec Lucas, un ami d'enfance qui m'accompagne depuis que je suis en Europe et qui habite à cinq minutes d'ici, on va jouer au padel, près du centre d'entraînement de l'OL. J'enfile la capuche pour ne pas être reconnu, et s'il y a trop de monde, on rentre ici. À la maison, il y a toujours du monde, entre José, celui qui m'accompagne avec Roc Nation (l'agence internationale fondée par Jay-Z qui le représente, ndlr), mon chef cuisinier qui me prépare tous mes repas quotidiens, et Guido, mon physiothérapeute avec qui je fais tout le travail de récupération.
Ça reste raisonnable par rapport à Ronaldinho ou Neymar, chez qui il y avait toujours beaucoup de copains et de copines.
(rires). Ouais, c'est comme ça aussi chez Vini et Rodrygo à Madrid, ils sont toujours avec leurs amis. C'est très brésilien comme habitude, on aime bien être entourés.
Toi, hormis pour le côté pro, c'est donc plutôt les chiens qui t'accompagnent.
J'ai toujours aimé les chiens, mais c'est surtout pour ma femme (l'influenceuse Gabriely Miranda), qui se retrouve seule à chaque fois que je suis en déplacement avec l'OL, donc ça lui fait un peu de compagnie. On est allés les chercher en Suisse, le noir s'appelle José, c'est un bouvier bernois, il est tout doux, c'est Gaby qui l'a choisi, et le blanc s'appelle Eike, c'est un husky, c'est le mien. Je l'ai choisi parce qu'il est beau et agressif.
Il effraie ceux qui te critiquent trop depuis ton arrivée en Europe ?
(rires) Non, mais je sais pas, il ressemble à un loup, j'aime bien ça. Petit, au Brésil, j'en avais un aussi, un golden retriever, mais il s'était fait écraser par une voiture le pauvre, ça m'avait un peu traumatisé, donc là, ça y est, j'en ai un autre, je peux faire mon deuil !
Tu viens d'un coin très loin du Brésil des cartes postales, la banlieue de Brasilia, à plus de 1 000 kilomètres de Rio et São Paulo. Peu de grands joueurs sont sortis de là-bas…
Kaka, quand même, qui vient de Gama, juste à côté de Valparaiso de Goias, où j'ai grandi avant de rejoindre Palmeiras. Chez les joueurs actuels il y a Igor Thiago, aussi. Mais c'est vrai que ça ne fait pas beaucoup, en tout cas parmi les joueurs les plus connus. Ce n'est pas non plus une région avec de grands clubs historiques comme dans d'autres villes du Brésil. Brasilia, le club où je jouais enfant, n'existe même plus je crois. Mais c'était la belle époque.
« Le foot de 2011 et celui d'aujourd'hui n'ont plus grand-chose en commun. Certains tentent encore des choses, comme Vini. Mais dribbler toute la défense comme le faisait Neymar, je ne pense pas qu'on le reverra… »
Ça ressemblait à quoi, ton quartier, à Valparaiso de Goias ?
Moi, j'étais tout le temps dans la rue. On jouait à ce que l'on appelle le golzinho au Brésil : on fabriquait deux cages avec ce qu'on trouvait et c'était parti jusqu'au soir. Aujourd'hui, ça n'existe plus, les enfants sont avec les téléphones, la vie a changé. Moi, de toute façon je n'avais pas les moyens d'avoir un téléphone, donc il fallait trouver de quoi s'occuper, et ce n'était pas très compliqué, tout le monde était dans la rue. Le foot occupait la plupart de notre temps, mais on jouait aussi à ce à quoi jouent tous les enfants : aux gendarmes et aux voleurs, à cache-cache… On avait école le matin, on rentrait vers 13 heures, on mangeait, et après nous étions dehors jusqu'à la tombée de la nuit. On s'éclatait. Bon, ça c'était mon regard d'enfant. Parce qu'après, il y avait tout le reste…
C'était un quartier dangereux ?
Oui, très. En fait, pour tout te dire, on n'habitait pas vraiment à Valparaiso de Goias, mais juste à côté, à Vila Guaira, qui encore aujourd'hui est une zone très dangereuse. C'est une rue en terre qui grimpe, où il se passe pas mal de choses… Mais moi, je n'étais pas là-dedans, je m'amusais juste avec mes amis.

Ça t'a apporté quoi de grandir là-bas ?
Du courage. J'avais 8 ans, mais je passais mes journées avec des gamins de 15 ans, donc ça t'endurcit.
Il y avait des cracks à Vila Guaira ?
Plein ! Là-bas, tous les enfants savent jouer au foot. C'est ce qui est bien avec le Brésil, on ne manquera jamais de talent. Les gens ne me croient pas quand je dis ça, mais rien que dans mon quartier, il y avait un paquet de gamins qui avaient le potentiel pour être meilleurs que moi. Mais la vie a fait qu'ils n'ont pas continué dans le foot.
Ce foot de rue, et par ricochet ce talent, il n'est pas en voie d'extinction ?
Il y a quelques temps, mes parents sont retournés là-bas pour un reportage sur mon enfance, et quelque chose les a marqués : personne ne jouait dans la rue. C'est ce que je disais plus tôt, aujourd'hui, les jeunes sont chez eux, ils ont d'autres occupations. Mais le talent ne va pas disparaître. Il y aura toujours quelque chose qui sortira de ce pays, dans dix ou vingt ans, un autre phénomène remettra le Brésil tout en haut. Chez nous, il y a de tout : des cracks sans trop d'ambition dans la vie, des ambitieux